L'histoire d'Erysichthon

Publié le par Messergaster

Couverture des Métamorphoses d'Ovide (Folio)

Couverture des Métamorphoses d'Ovide (Folio)

Aujourd'hui je relisais une histoire du livre VIII des Métamorphoses d'Ovide, celle d'Erysichthon.

Tout commence le jour où  Erysichthon ordonne à ses serviteurs de couper un chêne, arbre cher à Déméter. Mais comme les Anciens pensaient que dans les arbres vivaient des nymphes, les serviteurs n'osent pas accomplir l'ordre de leur maître. Erysichthon, furieux, décide de faire cela tout seul : l'écorce commence à pâlir et à déverser un flot de sang. Un serviteur a beau tenter d'interrompre le massacre... Erysichton le tue. Une fois l'arbre à terre, la nymphe agonisante annonce un châtiment à venir de la part de Déméter : celle-ci ne laissera pas ce meurtre impuni.
En effet, la déesse de l'agriculture et de l'abondance décide d'infliger à l'assassin une faim implacable et éternelle : elle envoie donc une Oréade pour demander à la Faim d'aller visiter Erysichthon. Voici comment celle-ci est décrite dans son séjour au Caucase :

(...) elle la voit dans un séjour pierreux, qui arrachait avec ses ongles et avec ses dents quelques rares brins d'herbe. Elle avait les cheveux herissés, les yeux caves, le visage pâle, les lèvres blanchies par une bave infecte, la gorge enrouée ; à travers sa peau dure on aurait pu voir ses entrailles ; ses os décharnés perçaient sous la courbe de ses reins ; du ventre elle n'avait que la place ; sa poitrine semblait suspendue comme si elle ne tenait qu'à la claie de l'épine dorsale. La maigreur avait fait ressortir ses articulations, le tour de ses genoux était enflé et ses talons formaient au-dehors une énorme saillie.

(j'adore l'expression "du ventre elle n'avait que la place")

La Faim et Déméter ne sont pas en bons rapports, on le comprend aisément, mais la Faim  accepte tout de même d'aller châtier le coupable. C'est alors l'occasion pour un très beau passage où celle-ci va rendre visite à Erysichthon pendant que celui-ci est plongé dans le sommeil :

(...) elle entre sans tarder dans la chambre du sacrilège, qu'elle trouve plongé dans un profond sommeil (car il était nuit) et elle l'étreint dans ses deux bras ; elle se communique à lui par son haleine ; elle lui remplit de son souffle le gosier, la poitrine, la bouche et elle répand dans les veines vides du dormeur le besoin de la nourriture.

(je trouve vraiment saisissant le rapprochement entre la faim "alimentaire" et celle "sexuelle", étant donnée la description très sensuelle de la Faim embrassant Erysichthon dans le lit)

Instantanément, Erysichthon commence à rechercher déjà en rêve de quoi manger. Du coup, il se réveille en proie à une faim de loup... mais impossible de l'éteindre.

Sur le champ, il demande qu'on lui apporte ce que produisent la mer, la terre et les airs ; devant sa table chargée de mets il se plaint qu'on le fait jeûner ; au milieu des plats qu'on lui sert il en cherche encore d'autres ; ce qui pourrait suffire à des villes, à tout un peuple, ne suffit pas à un seul homme ; plus son estomac engloutit et plus augmentent ses désirs (...) il fait sans cesse le vide en lui à force de manger.

(là, le style d'Ovide mime l'abondance des mets recherchés par le personnage par le biais de différentes accumulations scandées par le point-virgule...)

A force, pour tenter de satisfaire son appétit sans fin, il commence à mettre en péril son patrimoine et il se retrouve donc contraint de vendre sa propre fille, Mnestra. Celle-ci met à profit sa faculté de se transformer en toutes sortes d'animaux - don de Poséidon -  pour ramener quelque chose à manger à  son père jour après jour.
Finalement, lorsque tous les aliments disponibles ont été consommés, Erysichthon en est réduit à se manger lui-même :

(...) Erysichthon se mit à déchirer lui-même ses propres membres à coups de dents, l'infortuné nourrit son corps en le diminuant.

Ici, manger n'est plus un acte garantissant la survie des individus, et devient au contraire un acte apportant la mort. Erysichthon détruit les mêmes organes qu'il cherche à nourrir dans une sorte de cycle vicieux où la mort devient une agréable libération.

Publié dans Lectures gourmandes

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