Une scène de repas chez Bukowski

Publié le par Messergaster

L’autre jour, je lisais le livre Ham on Rye de Bukowski (Souvenirs d'un pas grand-chose, dans la traduction française).
Verdict : ce n’est pas mon livre préféré de cet auteur…  mais il y a de bons moments et cette oeuvre permet de mieux comprendre la jeunesse de Bukowski/Chinaski.
Au chapitre 9, on trouve un moment dédié à la bouffe que j’aimerais partager avec vous. La traduction est de moi.. soyez indulgents.

Charles Bukowski.

Charles Bukowski.

Contexte : le personnage principal (qui est encore un gamin) vient de se faire battre par son père au chapitre 8. Au chapitre suivant, on le voit sortir de sa chambre pour se mettre à table et dîner.

Mon père parlait de son travail, comme toujours :
- J’ai dit à Sullivan de réduire la distribution à deux personnes et de se relayer pour laisser un homme à la maison. Personne ne se donne vraiment à fond au travail…
- Ils devraient t’écouter, chéri, dit ma mère.
- Excusez-moi, dis-je, s’il vous plaît, excusez-moi, mais je n’arrive pas à manger…
- TU MANGERAS, tu vas voir ! dit mon père. Ce plat, c’est ta mère qui l’a cuisiné !
- Oui, dit ma mère. Carottes, petit-pois et roastbeef.
- Et purée de pommes de terre avec de la sauce, dit mon père.
- Je n’ai pas faim.
- Tu mangeras toutes les cacarotes et les pipi-pois que tu as dans l’assiette ! dit mon père.
Il essayait de faire de l’humour. C’était une de ses blagues préférées.
- Chéri !, dit ma mère d'un ton mi-choqué, mi-scandalisé.
Je commençai à manger. C’était terrible. J’avais l’impression de les manger, eux, ceux en quoi ils croyaient, ce qu’ils représentaient. Je ne mâchais rien, j’avalais et c’est tout - pour m’en débarrasser au plus vite. Pendant ce temps, mon père disait que tout était très bon, que nous avions de la chance à manger cette nourriture excellente, que beaucoup de gens dans le monde et même beaucoup de gens aux Etats-Unis étaient pauvres et mourraient de faim.
- Quel gâteau as-tu préparé, chérie ? demanda mon père.
Son visage était horrible, les lèvres en avant, grasses et mouillées de plaisir. Il se comportait comme s’il ne s’était rien passé, comme s’il ne m’avait pas frappé. Quand je retournai dans ma chambre, je pensais : ceux-là, ce ne sont pas mes vrais parents, ils doivent m’avoir adopté et maintenant ils sont tristes de voir ce que je suis devenu.

Ham on Rye, Charles Bukowski (chapitre 9).

Commentaire

Cette scène du repas revient à plusieurs reprises dans le livre. Je trouve ces passages particulièrement réussis et parlants. Cet extrait du chapitre 9 est le premier texte que je lis qui me montre de façon aussi claire à quel point l’acte de manger la nourriture de quelqu’un… revient en quelque sorte à en accepter les valeurs. Le personnage principal a beau être obligé de « gober » ce que lui racontent ses parents… il garde néanmoins le libre arbitre de ne pas mâcher – c’est-à-dire qu’il réduit au minimum le contact avec ces aliments-valeurs qui le dégoûtent : ce ne seront donc pas ses dents mais ses sucs gastriques qui décomposeront la nourriture…. Pour ensuite la réduire à l’état d’excrément à éliminer. L’ensemble des aliments-valeurs se limite à transiter dans le corps du protagoniste…. Sans vraiment le toucher.
Quand on connaît la vie de Bukowski ou la suite des aventures de Chinaski (ex dans Factotum), on voit à quel point les valeurs parentales n’ont eu aucune prise sur le jeune homme. Voici un exemple tout simple. Le père a toujours fait l’éloge du travail ? Chinaski/Bukowski ne gardera pourtant jamais longtemps un boulot.

Pour conclure

Encore une fois, ce livre n’est pas mon préféré… Mais si vous avez aimé Factotum et Women, voici un autre texte à découvrir pour mieux comprendre l’univers de Bukowski.

Publié dans Lectures gourmandes

Commenter cet article

sarah 28/05/2017 12:08

Merci pour le partage!

Isabelle 22/05/2017 16:48

Je te remercie pour ce partage. Le passage que tu as choisi est très "parlant"

ma-ger-de 22/05/2017 08:10

bouh... ton article a réveillé des choses en moi......et m'a aussi fait comme un déclic....suivant le vécu qu'on a... on peut comprendre ces réactions.... bisous!!

Nadji 22/05/2017 00:12

Tu me donnes envie de le lire.
A bientôt

Val 21/05/2017 20:01

Et moi, je t'avoue que si ds un livre, il n'y a pas de photos de cuisine, je ne lis pas, hi!!!!!! Bisous

delphine 21/05/2017 19:58

Je t'avoue je ne connaissais pas du tout une belle découverte
Bonne soirée

lilou25 21/05/2017 19:33

Un auteur que je ne connaissais pas, merci pour la découverte ! Bisous

Not Parisienne 20/05/2017 10:29

Cet article me donne envie de le lire, je ne connaissais pas du tout ce livre, merci pour la découverte et pour ta traduction ^^

Bacchus 19/05/2017 05:02

Merci pour ce très intéressant et instructif partage.
Belle journée

la nonna 17/05/2017 21:17

pas non plus mon style de lecture,mais pourquoi pas

Bernieshoot 17/05/2017 18:30

Bonjour, ce n'est pas à priori dans mon style de lecture, mais je retiens le nom de l'auteur

elodiesucree 17/05/2017 16:01

Tout à fait d'accord quand on ingère un plat on ingère aussi la main qui l'a fabriqué:-) j'ai été anorexique tant je ressentais cela.... d'ailleurs la théorie quantique dit ça en résumé, tout dépend de la personne.... c'est de l'alchimie...

Messergaster 17/05/2017 18:40

L'acte de manger... un acte pas si anodin que ça!

la cuisine de poupoule 17/05/2017 10:25

Merci pour cette belle découverte
Bonne journée
bises